Ça a ralenti mes pieds.
Imperceptiblement, quelques fractions de secondes, j’ai été moins pressée. Mes jambes ont compris avant mon cerveau.

Je n’ai pas tourné la tête.
Peut-être peur d’être déçue. Je savais que l’image n’était pas la bonne.
Le coin de mon œil avait enregistré la lumière trop blanche et les vitrines trop clairsemées, le flan blafard et le sandwich neurasthénique.
Pourtant c’était bien elle.
Cette fragrance unique. Un parfum que j’ai senti 7 320 fois … sans jamais lui laisser atteindre ma conscience.

Et l’Odeur dans mon nez m’a matérialisée dans mon corps. Fumet de l’autre siècle et mon corps d’aujourd’hui.
Maintenant, j’entends le tip top de mes talons qui claquent sur le trottoir.
Moteur à 2 temps. Choc sec de l’aiguille qui heurte, puis clac de la semelle qui explose. Métronomiquement.

Un talon plus aigu que l’autre. Faudra passer chez le cordonnier.
Sauf que maintenant je l’écoute, la musique de mes pas.

Vient se mettre en canon le chuintement de mes sandales de petite fille. L’odeur m’a exfiltrée de ma prochaine réunion.
Mon corps marchait dans la rue, mon cerveau parlait debout devant de belles chemises. Quand l’odeur a réveillé la petite fille que j’ai été, qui elle a éveillé la marcheuse de rue que je suis.

Je sens maintenant ma main, nouée sur une sacoche trop lourde. Elle a été la menotte agrippée au papier blanc qui protège la baguette.
L’odeur est installée dans mes narines et me raconte mon histoire.

Sur l’amertume du 3ème café qui tapisse l’arrière de ma langue, se love du doux, du sucre, du jaune. Ni l’odeur du pain, ni l’odeur des croissants. Pas le croustillant de la fougasse ou le rose des pralines. C’est une fragrance sans objet.
Un bébé en brioche.
A peine une odeur de boulangerie.

C’est le parfum unique d’une boulangerie unique. Celle de cette ruelle, de ce village, de ces montagnes.
Je continue à avancer, épaules orthogonales au menton. Et je sirote l’effluve évanescente.
Je reprends un peu de vitesse. Légère envie de sortie de messe, en couettes.
Des images se superposent. La piscine des étés, les tablées de l’hiver. J’ai 3 ans, 7 ans, 15 ans. Des visages, des façades.
La boulangère.

Un sourcil droit se fronce. Mes méninges reprennent la main.
Comment deux échoppes si dissemblables peuvent-elles partager la même odeur ?
Est-ce que ma boulangerie d’enfance aurait mis son parfum en flacon ?

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